Éditorial

Faire mémoire

AVEZ-VOUS LA MEMOIRE des noms? Pour ma part, je me considère plutôt comme moyen en la matière. Parfois, je retiens pour toujours le nom d’une personne dès qu’elle m’est présentée; d’autres fois, je l’oublie presque immédiatement. Cela dit, j’arrive à me souvenir des noms de plusieurs gens que je côtoie tout simplement parce que, conscient de ne pas être particulièrement doué en la matière, je m’efforce le plus possible de les retenir. Pourquoi? Parce que je juge important d’appeler une personne par son nom. J’y vois une marque de respect, une façon de lui dire qu’elle est quelqu’un, qu’elle n’est pas n’importe qui. C’est la sortir de l’anonymat, si j’ose dire.

Ce qui vaut pour le nom des gens vaut aussi pour bien d’autres réalités dans la vie. C’est important de faire mémoire, de se souvenir. Ne serait-ce que pour se situer dans le temps: savoir d’où l’on vient pour décider où l’on va. Ça fait un peu cliché, mais c’est bon de se le rappeler, justement…

Une des fonctions primordiales de la liturgie est précisément de permettre aux croyants et croyantes de faire mémoire. Le rituel eucharistique notamment prévoit de multiples interventions qui font office de rappels de diverses natures: lectures bibliques, évocations des bienfaits de Dieu dans l’histoire de son peuple, mention des apôtres, des saints, des défunts, etc. S’il en est ainsi, ce n’est pas par nostalgie, pour nous replonger dans un passé révolu, «le bon vieux temps». Il s’agit plus que de faire appel à la simple mémoire. Il s’agit de mémorial. Pour l’expliquer, le théologien Philippe Béguerie propose une comparaison intéressante: «Si lors d’un voyage en chemin de fer, vous êtes perdu dans vos pensées, vous oubliez complètement la présence de vos compagnons. Mais que l’un d’eux vous adresse la parole, c’est le moment de vous “souvenir” de sa présence et de reprendre une relation vivante avec lui. […] Ainsi le souvenir n’est pas toujours l’évocation des choses anciennes, il peut être un réveil à l’importance du présent.» (Pour vivre l’eucharistie, Paris, Cerf, 1993, p. 117)

Au cœur du rituel eucharistique, nous nous souvenons de l’histoire du salut, mais Dieu se souvient aussi de son peuple. Nous nous souvenons, cela éveille le souvenir de Dieu… et ce jeu de mémoire rend présent aujourd’hui ce que Dieu a réalisé une fois pour toutes en son Fils… Parler de présence eucharistique (présence réelle), c’est parler d’une convergence de présences par la vertu du mémorial.

Jean Grou

 

Une des fonctions primordiales de la liturgie est de permettre aux croyants et croyantes de faire mémoire.