Éditorial

L’éternité se mêle au temps

Prier la Parole porte bien son nom. Ce magazine est littéralement arrimé à l’édition mensuelle de votre Prions en Église. Il offre chaque jour une prière en lien avec un court extrait des lectures bibliques de la messe. Dans le numéro 95, qui couvre novembre et décembre de cette année, Mgr Paul-André Durocher introduit la semaine du 16 décembre par ce rappel: «À partir du 17 décembre, l’Avent change de vitesse. La première moitié de ce temps liturgique se focalise sur le retour du Christ qui viendra rétablir la justice à la fin des temps.

Cette perspective prophétique et eschatologique fait place maintenant à un regard plus historique et contemplatif alors que nous rappelons les événements qui ont servi de prélude à la naissance du Christ.» Mgr Durocher attire ici notre attention sur la tradition des grandes antiennes «Ô» qui remonte au Moyen Âge. Ces sept refrains liturgiques, répartis du 17 au 23 décembre, invoquent «le Christ sous une série de titres prédéterminés: Sagesse, Seigneur, Racine de Jessé, Clé de David, Orient, Roi des nations, Emmanuel». La succession des premières lettres de la version latine de chacun de ces titres (Sapientia, Adonai, Radix, Clavis, Oriens, Rex, Emmanuel) donne sarc ore. Si on lit ces lettres à l’envers, on découvre l’acrostiche ero cras qui signifie littéralement: «Je serai [là] demain.»

Ce «Demain, je serai là» me rappelle le «Demain sera beau» que dit le naufragé en détresse sur l’une des gravures du Miserere de Georges Rouault. C’est dire que l’Avent nous ramène surtout à la vie présente. L’espérance chrétienne du beau retour du Seigneur se nourrit du souvenir de sa descente en notre chair. Entre ces deux venues divines, le temps «a valeur d’éternité et de destinée. Il est traversé par des moments (kaïroï) où déjà l’éternité se mêle au temps» (Adolphe Gesché).

À l’instar de Marie devant l’ange Gabriel, je me demande parfois comment cela pourra se faire. Et comme elle, j’apprends qu’il faut y mettre du mien. Pour que l’éternité se mêle au temps qu’il me reste à vivre, je prierai d’abord la Parole. Saint Bernard compare celle-ci au pain qu’on conserve dans la huche. Si on le laisse là, il peut être volé, mangé par les rats ou moisir. Si on le mange, il échappe à tous ces dangers. En mangeant la Parole, je la confie aux entrailles de mon âme pour qu’elle passe dans mes affections et dans mes mœurs. C’est ainsi que l’éternité se mêle à mon maintenant (hodie): quand je fais preuve de charité, de tendresse, de compassion et de justice envers celui qui demain me bouleversera, selon Matthieu 25, 34-40.

Jacques Lison

L’espérance chrétienne du beau retour du Seigneur se nourrit du souvenir de sa descente en notre chair.

crédit pour la photo: ©CECC