Éditorial

Apprendre l’humilité

Parmi les expériences des premiers moines qui sont allés suivre les traces de Jésus au désert vers les 3e et 4e siècles, on raconte celle-ci: «Le diable, transformé en ange de lumière, apparut à un frère: “Je suis l’ange Gabriel, lui dit-il, et je suis envoyé vers toi.” Le frère lui répondit: “Es-tu bien sûr de n’avoir pas été envoyé vers quelqu’un d’autre? Car moi, je ne suis pas digne de recevoir la visite d’un ange.” Le démon disparut aussitôt.» Le Carême devrait être un séjour de quarante jours au désert. Là, on est seul face à soi-même, loin du bruit et du divertissement qui brouillent l’essentiel. On y apprend surtout l’humilité, devant laquelle les ruses de l’ego trompeur s’évanouissent.

«On ne se contorsionne pas pour devenir humble, comme un gros chat pour entrer dans la ratière. La véritable humilité est d’abord une décence, un équilibre», dit sœur Marie à Blanche, dans le texte Dialogues des Carmélites de Georges Bernanos. L’humilité n’est pas vraiment une vertu, écrit à son tour Leonardo Boff à propos de saint François d’Assise, mais l’attitude de celui ou celle qui «se place à même le sol (humus = sol), tout près des choses». Et je dirais, en premier lieu, tout près de soi-même. Là, je m’apprécie à ma juste valeur. Je ne suis à vrai dire que néant: un être humain, une créature, une poussière qui retournera à la poussière en un point ultramicroscopique de l’univers infini. Mais ma vie particulière est quand même unique, sa fine pointe est dotée d’une valeur personnelle inestimable que ne pourront ternir ni mes défauts, ni mes bévues, ni mes péchés, ni la part de misère et d’ombre qui œuvrent en moi.

Lorsque je suis proche de ma condition éphémère de créature, ce qu’il y a de meilleur en moi me porte à louer Dieu avec un infini respect pour toutes les créatures, dont frères et sœurs soleil, lune, vent, eau, feu, terre… et même sœur la mort corporelle. Et lorsque je suis vraiment proche de la personne unique que je suis devant Dieu, je ne puis qu’être proche des autres, mes semblables, surtout quand ils sont pauvres comme Lazare (cf. Luc 16, 19-31). En réalité, l’humilité rend surtout proche de Dieu. Selon Simone Weil, elle est fondamentalement «le refus d’exister en dehors de» lui. La perfection de l’humilité est de voir dans l’Esprit «combien le Seigneur est doux et humble» (Starets Silouane). Les humbles changent de vie, ils lâchent prise, ils se libèrent des distorsions et des illusions grotesques de leur ego. Ils rayonnent déjà de la joie pascale.

Jacques Lison

 

En réalité, l’humilité rend surtout proche de Dieu.