Éditorial

Vers Emmaüs plutôt que Lépante

LE 7 OCTOBRE DERNIER, une chaîne humaine d’environ un million de catholiques polonais s’est mobilisée aux frontières du pays pour réciter le rosaire. La conférence épiscopale polonaise s’est clairement dissociée des instrumentalisations racistes de cet acte «purement religieux» dont «l’objectif était de prier pour la paix». N’empêche que certains participants et participantes ont vécu ce Rosaniec do granic (Rosaire des frontières) comme une «déclaration de guerre» contre l’avancée islamique et le mal qui mine les valeurs fondamentales du continent européen. Une organisation, apparemment de droite américaine, ne s’y est pas trompée. Elle a produit une vidéo qui m’a donné froid dans le dos quand je l’ai découverte sur YouTube. Le montage se sert d’images et de mots captés sur place. Il les fait défiler en crescendo jusqu’à des extraits de discours enflammés contre les ennemis du christianisme et de la nation polonaise. Il se conclut par cet avertissement grave adressé à la population musulmane d’Amérique: «Ne vous y trompez pas, l’Amérique est une nation chrétienne, maintenant plus que jamais. Et en Amérique, Jésus Christ est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Si vous ne respectez pas cela, vous n’êtes pas dignes de l’Amérique.»

Il est vrai que la fête de Notre-Dame du Rosaire a été instituée par le pape saint Pie V – sous le titre originel de fête de Sainte-Marie de la Victoire – à la suite de la bataille navale décisive que la Sainte Ligue chrétienne venait de remporter contre la flotte ottomane le 7 octobre 1571, au large de Lépante. Mais le chapelet, dont les origines remontent au 13e siècle, est aux antipodes d’une logique guerrière. Il est la prière des humbles, qui cheminent plutôt vers Emmaüs que vers Lépante lorsqu’ils égrainent les mystères douloureux et glorieux du rosaire.

Les deux disciples, dont Luc 24, 13-35 raconte l’aventure, tournent le dos à Jérusalem. Ils marchent en direction de ce village appelé Emmaüs qui sera bientôt plongé dans la nuit. Leur désarroi est total, comme peut l’être le nôtre dans le climat d’indifférence, voire de mépris, auquel notre vie chrétienne est confrontée. Nous replier dans la citadelle de ce que nous pensons être la foi et les valeurs chrétiennes serait une réaction de désespoir, pouvant conduire à de dangereuses dérives. Osons plutôt l’aventure des deux pèlerins. Ils ont pris leur temps. Ils ont laissé le doute ruiner leurs idées toutes faites. Ainsi ont-ils été disposés à faire un bout de chemin avec l’autre, l’Étranger, le Ressuscité en compagnie duquel la joie subversive de l’Évangile s’est mise à brûler dans leur cœur à leur insu.

Jacques Lison

 

Osons plutôt l’aventure des deux pèlerins d’Emmaüs: ils ont laissé le doute ruiner leurs idées toutes faites.