Éditorial

Deux foules

POUR SENTIR L’APPEL du Carême, je prends le temps de lire et de relire la lettre d’Anna Sémiovna à son fils Victor Pavlovitch Strum. Elle se trouve dans la première partie du roman Vie et destin de Vassili Grossman, dont mon éditorial de février dernier s’est déjà inspiré. Anna y raconte comment sa vie a basculé depuis le moment où les Allemands sont entrés dans la ville jusqu’aux dernières heures qu’il lui reste à vivre «derrière les barbelés du ghetto juif». Du jour au lendemain, on lui a fait reprendre conscience de ce qu’elle avait eu le temps d’oublier sous le régime soviétique: qu’elle était juive. Anna a été déclarée hors la loi, on lui a confisqué son chez-elle et la polyclinique qui l’employait l’a démise de son poste de médecin. Lorsqu’elle s’est retrouvée dans la foule des Juifs en marche vers le ghetto, elle a senti les yeux d’une autre foule massée sur les trottoirs. Elle écrit: «J’ai vu beaucoup de visages connus. Certains me faisaient un léger signe, d’autres se détournaient. Il me semble qu’il n’y avait pas, dans cette foule, de regards indifférents; il y avait des yeux curieux, des yeux impitoyables et, plusieurs fois, j’ai vu des yeux pleins de larmes.» Dès qu’elle est entrée dans le ghetto, elle s’est «sentie plus à l’aise», car entourée par des gens qui partageaient son destin. Mais dans la promiscuité et les conditions misérables de ce lieu, ces hommes et ces femmes révèlent le fond d’eux-mêmes, ils étonnent Anna «en bien et en mal. Ils sont extraordinairement divers, bien que tous connaissent le même destin»; chacun s’abrite à sa façon.

Il y a dans l’histoire de nos vies, comme dans ce récit, deux foules: celle des misérables qui marchent dans le froid vers un horizon fermé, sans espoir, et celle des nantis qui assistent au passage de l’autre foule. Le Carême nous est donné pour nous entraîner à vivre le plus humainement possible chacune de ces situations. Aujourd’hui, je suis plutôt du côté des privilégiés. Quel genre de regard ai-je donc sur le sans-abri qui mendie au carrefour, sur les familles de réfugiés qui débarquent dans ma ville, sur les histoires de misère et d’horreur que les reportages font défiler dans les médias? Et lorsqu’un malheur frappe dans mes parages ou dans ma propre vie, mes réactions indiquent-elles que je serais prêt à me retrouver un jour, subitement, dans la foule en marche vers le ghetto? Étonnerais-je alors mon entourage en bien plutôt qu’en mal? M’abriterais-je sans réserve dans les bras de Dieu?

Jacques Lison

 

Il y a dans l’histoire de nos vies deux foules: celle des misérables qui marchent vers un horizon fermé, sans espoir, et celle des nantis qui assistent au passage de l’autre foule.