Éditorial

«Cette petite femme nous fait honte à tous. Nous tremblons et la voilà ferme et tranquille.» Le pape Urbain VI aurait dit cela à ses collaborateurs au sujet de Catherine de Sienne qu’il venait de recevoir à Rome, en novembre 1378. À vrai dire, la situation était compliquée et troublante: Urbain VI succédait au pape Grégoire XI, revenu d’Avignon où ses prédécesseurs avaient élu domicile plutôt qu’à Rome depuis 1309, et voilà que les cardinaux élisaient un pape rival, Clément VII, qui s’installait à nouveau à Avignon. Le Grand schisme d’Occident commençait!

Quel était donc le secret de cette petite siennoise? Qu’est-ce qui lui permettait de rester calme dans le tourbillon des activités et des tourments que lui valait sa lutte pour l’unité et la rénovation de l’Église? Tout se jouait en ce lieu que Catherine appelait sa cellule intérieure. Saint Raymond de Capoue, son confesseur et grand ami, se souvient: «Lorsque j’étais moi-même harcelé de soucis ou lorsque je devais entreprendre un voyage, Catherine m’admonestait en me répétant: Construisez donc une cellule dans votre esprit d’où vous ne pourrez plus jamais sortir.» (Cité par Jacqueline KELEN, Les amitiés célestes)

Sa cellule intérieure, Catherine l’a habitée très tôt. Ses parents, agacés par son aspiration à la vie religieuse, l’avaient chassée de sa chambre où elle s’enfermait de longs moments pour prier. Privée de ce lieu de recueillement, elle découvrit l’habitation de Dieu en elle-même. Selon ses écrits, la cellule intérieure est l’entrée en soi, le lieu où l’on apprend qui l’on est et qui est Dieu. Ne jamais quitter cette cellule invisible mais solide donne la capacité d’aller n’importe où dans le monde sans être dévoré par les sollicitations extérieures ni se disperser en futilités. Quiconque entre en soi-même au point d’y «habiter par habitude» parvient à agir en union avec Dieu. Là était le secret de la fermeté tranquille avec laquelle sainte Catherine de Sienne joua un rôle crucial dans l’histoire de l’Église du 14e siècle.

C’était une époque de grands bouleversements, comme celle que nous traversons. Il est vrai que les symboles et repères chrétiens à partir desquels Catherine a bâti sa cellule intérieure ont aujourd’hui quasiment disparu. L’indifférence ambiante à la religion brouille les pistes qui mènent à la porte de l’intériorité. Il nous reste quand même nos communautés chrétiennes, si démunies soient-elles, et des instruments comme Prions en Église et Prier la Parole. Nous avons de quoi apprendre en nous-mêmes qui nous sommes et qui est Dieu. Et de quoi cultiver l’espace d’intériorité, de lucidité et de détermination dont notre pays et l’humanité ont un urgent besoin pour survivre plutôt que de s’effondrer.

Jacques Lison

 

Nous avons de quoi cultiver l’espace d’intériorité, de lucidité et de détermination dont notre pays et l’humanité ont un urgent besoin